Présenter le Congo comme une personne humaine, concrète, qui vous parle de sa vie, de ses réussites, de ses espoirs, mais aussi de ses déceptions, ses échecs, etc, tel est l’exercice auquel se livre, avec un certain bonheur et un sens de l’humour et de la dérision consommé, Grégoire Léfouoba dans «Le curriculum vitae du Congo. Rive droite».

Une question vient de prime abord à l’esprit: pourquoi l’auteur a choisi de concevoir son ouvrage sous la forme singulière d’un curriculum vitae commenté.
Probablement, pourrait-on penser, pour se donner plus de liberté dans sa façon d’appréhender les faits, de dire l’histoire.
L’auteur, qui prend «l’engagement de ne mentir que par omission» et qui ne mâche pas ses mots quand il le juge nécessaire, s’adonne à une critique sans appel à l’égard de la colonisation et de l’une de ses figures emblématiques, Savorgnan De Brazza. De même, son analyse de la pratique politique dans notre pays s’avère impitoyable: «Politicia (…) pouvait tout donner, le bonheur le matin et les pleurs, le soir, sans te prévenir. (…) Elle adore les chambres obscures, elle déteste la lumière, l’ombre est son lieu de repos privilégié. (…) Elle a un faible pour les lieux de privation des libertés. Sa résidence secondaire est la prison et sa lointaine maison de campagne, l’exil».
Le livre de Grégoire Léfouoba, qui se donne aux lecteurs comme une fresque historique romancée, et qui n’est pas exempte d’un certain subjectivisme revendiqué, interpelle, sans détour, les acteurs politiques de l’époque dite révolutionnaire: «Les révolutionnaires d’hier sont devenus les prêcheurs de la Bible, des pasteurs. Avant de manger, ils recommandent la prière. Qu’ils changent, c’est normal. Qu’ils soient demeurés silencieux au sujet de leur engagement d’hier, j’en suis ahuri. La moindre des politesses consiste à expliquer, au moins, les raisons du désengagement». Ces propos -et bien d’autres encore- pourrons déranger certains esprits grincheux et être perçus, par ceux-ci, comme de l’impertinence. Peu importe à la limite; il fallait bien que quelqu’un, un philosophe de formation, se charge de les étaler sur la place publique, pour le plus grand bien de notre hygiène politique.
Le second ouvrage «Enjeux et dynamique des rivalités sociales au Congo. Une approche philosophique et historique», est un essai sur la modernité politique au Congo, un texte important, écrit dans un langage souvent abscons qu’il faut probablement attribuer à la formation philosophique de l’auteur, et qui se serait présenté sous un bien meilleur jour, si le travail de relecture de l’éditeur s’était effectué comme il se doit.
Pourquoi l’ethnie apparaît continument dans le champ politique congolais, comme «l’espace privilégié de direction réelle des pouvoirs économiques et politiques»? C’est la question de fond à laquelle tente de répondre Grégoire Léfouoba, dans cet essai. Tout l’effort théorique de l’auteur qui fait appel, toute à la fois, à la démarche philosophique proprement dit, à l’histoire et au matérialiste historique en particulier, à l’anthropologie et à la sociologie, repose sur le paradigme des «rivalités sociales qui se définissent à la fois comme tension dans l’intimité de la conscience, mais aussi comme rapport de conflictualité avec l’altérité, à travers l’usage de la raison, l’analyse et la praxis». Ces rivalités, précise l’auteur, ne sont pas à confondre avec la lutte des classes au sens où le marxisme entend ce concept, car elles «apparaissent comme le degré non élaboré de la lutte des classes au niveau de l’existence individuelle ou de groupe. (…) La lutte des classes se manifeste à travers les manifestations populaires de classes ou de groupes de classes, alors que la rivalité sociale se développe dans la sphère de rejet, de violence individuelle érotisée et ne donne pas lieu à des manifestations d’envergure populaire».
Cette approche est sujette à caution: le M.c.d.d.i (Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral), sous le leadership de Bernard Kolélas et du temps des grandes mobilisations populaires, a organisé des manifestations de masse, sans que celles-ci aient un caractère de classe en soi. La société congolaise d’aujourd’hui reste encore, dans une large mesure, une proto-nation composée d’un ensemble de communautés ethniques renfermée sur elles même et qui, de ce fait, s’ignorent mutuellement. Dans une telle société, réitère Grégoire Léfouoba, les luttes pour l’appropriation du pouvoir ont tendance à se cristalliser dans l’ethnie, perçue comme le fondement de l’action politique, «d’où la consolidation des partis communautaires sur la base de la référence etno-régionale». Et les rivalités inter-ethniques se manifestent avec d’autant plus d’âpreté que «l’appartenance au clan dirigeant est le critère principal» pour accéder aux ressources de la nation. Ce «pouvoir de l’ethnie» cependant, fonctionne comme une «illusion, une fiction», selon les mots même de l’auteur, quand bien même les membres de l’ethnie dite au pouvoir se sentent subjectivement appartenir au groupe dirigeant: «C’est notre pouvoir», disent les plus zélés. Ici, intervient une autre remarque de fond: le pouvoir de l’ethnie ne peut être perçu comme une fiction, dès lors que le processus d’ethnicisation de l’appareil d’Etat est une réalité tangible.
Par contre, personne ne peut nier que l’ethnie est habilement manipulée par les acteurs du jeu politique en fonction de leurs intérêts propres: «Au Congo, aucune ethnie ne dispose d’un chef auprès duquel on prend des consignes pour telle ou telle matière sociale ou politique. Les rivalités qui naissent entre les ethnies sont la conséquence des manipulations des acteurs qui exercent une influence sur le champ politique». Cette grille d’analyse amène l’auteur à revisiter, dans une optique critique pertinente, le concept de «tribu-classe» -les tribus se comportent comme des classes sociales qui se combattent- théorisé par le président Pascal Lissouba, dans son essai de 1975: «Conscience du développement et démocratie».
Plusieurs décennies après son apparition, pense l’auteur, la notion de «tribu-classe», reste d’actualité en ce sens que, dans une société où les antagonismes ethniques, du fait de la pauvreté et de l’ignorance, sont encore relativement vivaces, la conscience de classe, chez la majorité des Congolais, demeure tendanciellement embryonnaire.
L’essai de Grégoire Léfouoba contient un enseignement que nos décideurs publics devraient méditer avec application: les rivalités sociales et les luttes politiques qui en découlent ne sont pas condamnées à ne prendre la forme que des seules rivalités inter-ethniques; il arrive nécessairement un moment où ces luttes se jouent aussi sur le terrain très concret de la lutte des classes, dans le but de parvenir à une meilleure distribution des ressources publiques. En clair, se trouve posé l’un des plus vieux et plus épineux problème de l’économie politique: celui de la répartition plus ou moins équitable de la richesse nationale.
Jean José MABOUNGOU
Livres
- «Le curriculum vitae du Congo. Rive droite», Grégoire Léfouoba
Editeur: L’Harmattan, Collection: Points De Vue.
Date de parution: 07/11/2013. 194 pages
- «Enjeux et dynamique des rivalités sociales au Congo. Une approche philosophique et historique». Grégoire Léfouoba. Editeur: L’Harmattan. Date de parution: 14/11/2013
Probablement, pourrait-on penser, pour se donner plus de liberté dans sa façon d’appréhender les faits, de dire l’histoire.
L’auteur, qui prend «l’engagement de ne mentir que par omission» et qui ne mâche pas ses mots quand il le juge nécessaire, s’adonne à une critique sans appel à l’égard de la colonisation et de l’une de ses figures emblématiques, Savorgnan De Brazza. De même, son analyse de la pratique politique dans notre pays s’avère impitoyable: «Politicia (…) pouvait tout donner, le bonheur le matin et les pleurs, le soir, sans te prévenir. (…) Elle adore les chambres obscures, elle déteste la lumière, l’ombre est son lieu de repos privilégié. (…) Elle a un faible pour les lieux de privation des libertés. Sa résidence secondaire est la prison et sa lointaine maison de campagne, l’exil».
Le livre de Grégoire Léfouoba, qui se donne aux lecteurs comme une fresque historique romancée, et qui n’est pas exempte d’un certain subjectivisme revendiqué, interpelle, sans détour, les acteurs politiques de l’époque dite révolutionnaire: «Les révolutionnaires d’hier sont devenus les prêcheurs de la Bible, des pasteurs. Avant de manger, ils recommandent la prière. Qu’ils changent, c’est normal. Qu’ils soient demeurés silencieux au sujet de leur engagement d’hier, j’en suis ahuri. La moindre des politesses consiste à expliquer, au moins, les raisons du désengagement». Ces propos -et bien d’autres encore- pourrons déranger certains esprits grincheux et être perçus, par ceux-ci, comme de l’impertinence. Peu importe à la limite; il fallait bien que quelqu’un, un philosophe de formation, se charge de les étaler sur la place publique, pour le plus grand bien de notre hygiène politique.
Le second ouvrage «Enjeux et dynamique des rivalités sociales au Congo. Une approche philosophique et historique», est un essai sur la modernité politique au Congo, un texte important, écrit dans un langage souvent abscons qu’il faut probablement attribuer à la formation philosophique de l’auteur, et qui se serait présenté sous un bien meilleur jour, si le travail de relecture de l’éditeur s’était effectué comme il se doit.
Pourquoi l’ethnie apparaît continument dans le champ politique congolais, comme «l’espace privilégié de direction réelle des pouvoirs économiques et politiques»? C’est la question de fond à laquelle tente de répondre Grégoire Léfouoba, dans cet essai. Tout l’effort théorique de l’auteur qui fait appel, toute à la fois, à la démarche philosophique proprement dit, à l’histoire et au matérialiste historique en particulier, à l’anthropologie et à la sociologie, repose sur le paradigme des «rivalités sociales qui se définissent à la fois comme tension dans l’intimité de la conscience, mais aussi comme rapport de conflictualité avec l’altérité, à travers l’usage de la raison, l’analyse et la praxis». Ces rivalités, précise l’auteur, ne sont pas à confondre avec la lutte des classes au sens où le marxisme entend ce concept, car elles «apparaissent comme le degré non élaboré de la lutte des classes au niveau de l’existence individuelle ou de groupe. (…) La lutte des classes se manifeste à travers les manifestations populaires de classes ou de groupes de classes, alors que la rivalité sociale se développe dans la sphère de rejet, de violence individuelle érotisée et ne donne pas lieu à des manifestations d’envergure populaire».
Cette approche est sujette à caution: le M.c.d.d.i (Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral), sous le leadership de Bernard Kolélas et du temps des grandes mobilisations populaires, a organisé des manifestations de masse, sans que celles-ci aient un caractère de classe en soi. La société congolaise d’aujourd’hui reste encore, dans une large mesure, une proto-nation composée d’un ensemble de communautés ethniques renfermée sur elles même et qui, de ce fait, s’ignorent mutuellement. Dans une telle société, réitère Grégoire Léfouoba, les luttes pour l’appropriation du pouvoir ont tendance à se cristalliser dans l’ethnie, perçue comme le fondement de l’action politique, «d’où la consolidation des partis communautaires sur la base de la référence etno-régionale». Et les rivalités inter-ethniques se manifestent avec d’autant plus d’âpreté que «l’appartenance au clan dirigeant est le critère principal» pour accéder aux ressources de la nation. Ce «pouvoir de l’ethnie» cependant, fonctionne comme une «illusion, une fiction», selon les mots même de l’auteur, quand bien même les membres de l’ethnie dite au pouvoir se sentent subjectivement appartenir au groupe dirigeant: «C’est notre pouvoir», disent les plus zélés. Ici, intervient une autre remarque de fond: le pouvoir de l’ethnie ne peut être perçu comme une fiction, dès lors que le processus d’ethnicisation de l’appareil d’Etat est une réalité tangible.
Par contre, personne ne peut nier que l’ethnie est habilement manipulée par les acteurs du jeu politique en fonction de leurs intérêts propres: «Au Congo, aucune ethnie ne dispose d’un chef auprès duquel on prend des consignes pour telle ou telle matière sociale ou politique. Les rivalités qui naissent entre les ethnies sont la conséquence des manipulations des acteurs qui exercent une influence sur le champ politique». Cette grille d’analyse amène l’auteur à revisiter, dans une optique critique pertinente, le concept de «tribu-classe» -les tribus se comportent comme des classes sociales qui se combattent- théorisé par le président Pascal Lissouba, dans son essai de 1975: «Conscience du développement et démocratie».
Plusieurs décennies après son apparition, pense l’auteur, la notion de «tribu-classe», reste d’actualité en ce sens que, dans une société où les antagonismes ethniques, du fait de la pauvreté et de l’ignorance, sont encore relativement vivaces, la conscience de classe, chez la majorité des Congolais, demeure tendanciellement embryonnaire.
L’essai de Grégoire Léfouoba contient un enseignement que nos décideurs publics devraient méditer avec application: les rivalités sociales et les luttes politiques qui en découlent ne sont pas condamnées à ne prendre la forme que des seules rivalités inter-ethniques; il arrive nécessairement un moment où ces luttes se jouent aussi sur le terrain très concret de la lutte des classes, dans le but de parvenir à une meilleure distribution des ressources publiques. En clair, se trouve posé l’un des plus vieux et plus épineux problème de l’économie politique: celui de la répartition plus ou moins équitable de la richesse nationale.
Jean José MABOUNGOU
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- «Le curriculum vitae du Congo. Rive droite», Grégoire Léfouoba
Editeur: L’Harmattan, Collection: Points De Vue.
Date de parution: 07/11/2013. 194 pages
- «Enjeux et dynamique des rivalités sociales au Congo. Une approche philosophique et historique». Grégoire Léfouoba. Editeur: L’Harmattan. Date de parution: 14/11/2013
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