EXPRESS. "Le Congo est avant tout une création coloniale." "La Belgique ne doit pas s'excuser. On ne peut pas défaire ce qui a été fait." "Les dirigeants congolais actuels s'imaginent qu'avec les Chinois, ils pourront faire plus et mieux. Ce qui est une grosse illusion." Elikia M'Bokolo est un spécialiste réputé de l'histoire africaine.

CV
- né le 23 décembre 1944 à Léopoldville (Kinshasa)
- professeur d'histoire à l'École des hautes études en sciences sociales à Paris (EHESS) et à l'Université de Kinshasa.
- un des rares scientifiques à avoir synthétisé dans différents travaux une histoire générale de l'Afrique.
- animateur et producteur radiophonique sur Radio France International (son émission, très écoutée sur le continent africain, est devenue une référence de la chaîne).
- instigateur de nombreux projets de vulgarisation de l'histoire de l'Afrique, avec notamment la série "Afrique(s)".
- travaille aujourd'hui auprès de l'Unesco, où il coordonne la mise à jour des huit tomes de l'histoire générale de l'Afrique.
À partir de ce vendredi s'ouvre au Musée BELvue, à Bruxelles, l'exposition "Notre Congo", qui dévoile la propagande belge, dont l'objectif était de justifier l'entreprise colonisatrice.
À travers l'image et le son, le visiteur découvre comment la propagande coloniale a infusé les esprits de générations entières en Belgique et au Congo. Répétition de slogans et simplification de la réalité sont à la source d'un inconscient collectif lié à la colonisation qui se perpétue jusqu'aujourd'hui. Nous avons rencontré l'historien congolais Elikia M'Bokolo, une sommité internationale en matière d'histoire africaine. Il milite pour "une histoire écrite par et pour les Congolais".
En quoi l'histoire écrite par et pour les Congolais est-elle différente de celle qu'on enseigne à Bruxelles?
Il faut distinguer plusieurs périodes. Dans les années qui ont suivi l'indépendance, l'histoire du Congo se résumait à l'histoire coloniale, comme elle était enseignée en Belgique. On insistait sur l'oeuvre civilisatrice, on y parlait de la lutte contre les maladies, de la fin des guerres tribales - même s'il n'y en a jamais eu beaucoup - ou encore de la lutte contre l'esclavage organisé depuis Zanzibar. Certains thèmes étaient interdits, comme la résistance des Congolais à l'oeuvre colonisatrice, les violences coloniales ou encore le rôle jouée par la Force publique durant les deux guerres mondiales. Lors de l'ère Mobutu, les choses sont devenues plus difficiles encore. On parlait de la période précoloniale, mais de la manière dont le régime voulait qu'on en parle, c'est-à-dire pour justifier le pouvoir absolu du chef et son droit de préemption sur les richesses du pays. Aujourd'hui, beaucoup d'historiens congolais sont encore dans une vision coloniale. Ils évoquent toujours les tribus qui vivaient au Congo lors de l'arrivée des Belges, plutôt que de parler de peuples... Le Congo est avant tout une création coloniale. En 1850, les régions de l'Est étaient en voie d'être mises sous la tutelle de Zanzibar. Quant aux régions du Nord, elles auraient très bien pu être rattachées au Soudan.
Y a-t-il eu, comme on l'affirme en Belgique, une propagande anglo-saxonne contre le projet belge au Congo?
Au départ, l'initiative de Léopold II était plutôt bien perçue en Grande Bretagne et aux Etats-Unis, car elle répondait au fameux "paradigme des trois C", à savoir civiliser l'Afrique par le christianisme et le commerce. Des membres de la communauté noire américaine ont même voulu participer à cette entreprise. Toutefois, ceux qui se sont rendus au Congo sont revenus choqués par ce qu'ils ont vu: exploitation de la population locale, violence, non-respect des engagements pris par les agents de Léopold II, etc. Le premier à avoir critiqué Léopold II est un noir américain, George Washington Williams, qui a par la suite écrit une histoire des noirs américains. Il a demandé à Léopold II d'arrêter le massacre. D'autres, ensuite, l'ont suivi.
Que pensez-vous de l'oeuvre de Jean Stengers, qui s'est fort intéressé au Congo?
C'est un vrai historien, mais à l'ancienne: il travaillait uniquement avec des sources écrites. C'étaient les archives de l'administration coloniale et de la royauté, c'est-à-dire des vainqueurs. C'est comme si on ramenait l'histoire de la Gaule à celle racontée par Jules César... J'ai rencontré Jean Stengers en 1977 et nous avons eu un échange très vif. Il m'a confié qu'il ne comprenait pas pourquoi les Congolais avaient demandé l'indépendance, alors qu'ils sortaient d'une expérience positive avec la Belgique. Je lui ai raconté mon enfance à Kinshasa et les histoires que les Congolais racontaient sur les Belges. Ces sources-là sont tout aussi importantes pour comprendre l'histoire du Congo.
La Belgique devrait-elle s'excuser pour les excès du colonialisme?
Non. On ne peut pas défaire ce qui a été fait. C'est de l'histoire. De leur côté, les Congolais auraient également des excuses à faire à bon nombre de gens... Par contre, il subsiste depuis les années 60 un silence inexplicable dans les relations entre la Belgique et le Congo. Le cas de la France par rapport à ses anciennes colonies africaines est fort différent. Chaque intervention militaire française dans la région est l'occasion de ranimer le débat. Rien de tout cela, par contre, en Belgique.
Les grandes sociétés minières belges qui ont pillé le Congo devraient-elles verser des indemnités, à l'image des montants versés par certaines compagnies allemandes aux victimes de la seconde guerre mondiale?
Non. Dans l'état de prédation dans lequel se trouve le Congo aujourd'hui, toute indemnisation reviendrait à poursuivre la prédation précédente. Nous avons eu le précédent fâcheux des indemnités de guerre destinées aux anciens combattants de la Force publique. Mon père s'est battu en 40-45 mais il n'a jamais touché d'indemnités. Celles-ci ont atterri directement dans la poche de Mobutu. On pourrait en revanche envisager que la Belgique participe à une mobilisation européenne en faveur du Congo.
La colonisation ne sert-elle pas parfois d'alibi pour excuser les échecs du Congo post-colonial?
À nouveau, il faut distinguer plusieurs périodes. Au moment de l'indépendance, Lumumba a proposé de faire "plus et mieux" que ce que les Belges avaient fait au Congo. Durant la deuxième république, on a vilipendé le colonialisme, jugé responsable des malheurs du Congo. Mais ce serait oublier que Mobutu fut un aussi gros prédateur que Léopold II. C'est à se demander s'il n'a pas été à l'école de Léopold II. Aujourd'hui, les dirigeants congolais sont jeunes et, tragiquement, ils ignorent pratiquement tout de l'ère coloniale. Beaucoup considèrent Stanley comme un brave type. Cette ignorance est très problématique. Car ils s'imaginent qu'avec les Chinois, les Indiens ou les Libanais, ils pourront faire plus et mieux. Ce qui est une grosse illusion.
E L'exposition "Notre Congo/Onze Kongo" se tient du 3 octobre au 30 novembre au Musée BELvue à Bruxelles. Entrée gratuite. Réservation obligatoire pour les groupes: www.belvue.be
Elikia M'Bokolo, historien congolais
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- né le 23 décembre 1944 à Léopoldville (Kinshasa)
- professeur d'histoire à l'École des hautes études en sciences sociales à Paris (EHESS) et à l'Université de Kinshasa.
- un des rares scientifiques à avoir synthétisé dans différents travaux une histoire générale de l'Afrique.
- animateur et producteur radiophonique sur Radio France International (son émission, très écoutée sur le continent africain, est devenue une référence de la chaîne).
- instigateur de nombreux projets de vulgarisation de l'histoire de l'Afrique, avec notamment la série "Afrique(s)".
- travaille aujourd'hui auprès de l'Unesco, où il coordonne la mise à jour des huit tomes de l'histoire générale de l'Afrique.
À partir de ce vendredi s'ouvre au Musée BELvue, à Bruxelles, l'exposition "Notre Congo", qui dévoile la propagande belge, dont l'objectif était de justifier l'entreprise colonisatrice.
À travers l'image et le son, le visiteur découvre comment la propagande coloniale a infusé les esprits de générations entières en Belgique et au Congo. Répétition de slogans et simplification de la réalité sont à la source d'un inconscient collectif lié à la colonisation qui se perpétue jusqu'aujourd'hui. Nous avons rencontré l'historien congolais Elikia M'Bokolo, une sommité internationale en matière d'histoire africaine. Il milite pour "une histoire écrite par et pour les Congolais".
En quoi l'histoire écrite par et pour les Congolais est-elle différente de celle qu'on enseigne à Bruxelles?
Il faut distinguer plusieurs périodes. Dans les années qui ont suivi l'indépendance, l'histoire du Congo se résumait à l'histoire coloniale, comme elle était enseignée en Belgique. On insistait sur l'oeuvre civilisatrice, on y parlait de la lutte contre les maladies, de la fin des guerres tribales - même s'il n'y en a jamais eu beaucoup - ou encore de la lutte contre l'esclavage organisé depuis Zanzibar. Certains thèmes étaient interdits, comme la résistance des Congolais à l'oeuvre colonisatrice, les violences coloniales ou encore le rôle jouée par la Force publique durant les deux guerres mondiales. Lors de l'ère Mobutu, les choses sont devenues plus difficiles encore. On parlait de la période précoloniale, mais de la manière dont le régime voulait qu'on en parle, c'est-à-dire pour justifier le pouvoir absolu du chef et son droit de préemption sur les richesses du pays. Aujourd'hui, beaucoup d'historiens congolais sont encore dans une vision coloniale. Ils évoquent toujours les tribus qui vivaient au Congo lors de l'arrivée des Belges, plutôt que de parler de peuples... Le Congo est avant tout une création coloniale. En 1850, les régions de l'Est étaient en voie d'être mises sous la tutelle de Zanzibar. Quant aux régions du Nord, elles auraient très bien pu être rattachées au Soudan.
Y a-t-il eu, comme on l'affirme en Belgique, une propagande anglo-saxonne contre le projet belge au Congo?
Au départ, l'initiative de Léopold II était plutôt bien perçue en Grande Bretagne et aux Etats-Unis, car elle répondait au fameux "paradigme des trois C", à savoir civiliser l'Afrique par le christianisme et le commerce. Des membres de la communauté noire américaine ont même voulu participer à cette entreprise. Toutefois, ceux qui se sont rendus au Congo sont revenus choqués par ce qu'ils ont vu: exploitation de la population locale, violence, non-respect des engagements pris par les agents de Léopold II, etc. Le premier à avoir critiqué Léopold II est un noir américain, George Washington Williams, qui a par la suite écrit une histoire des noirs américains. Il a demandé à Léopold II d'arrêter le massacre. D'autres, ensuite, l'ont suivi.
Que pensez-vous de l'oeuvre de Jean Stengers, qui s'est fort intéressé au Congo?
C'est un vrai historien, mais à l'ancienne: il travaillait uniquement avec des sources écrites. C'étaient les archives de l'administration coloniale et de la royauté, c'est-à-dire des vainqueurs. C'est comme si on ramenait l'histoire de la Gaule à celle racontée par Jules César... J'ai rencontré Jean Stengers en 1977 et nous avons eu un échange très vif. Il m'a confié qu'il ne comprenait pas pourquoi les Congolais avaient demandé l'indépendance, alors qu'ils sortaient d'une expérience positive avec la Belgique. Je lui ai raconté mon enfance à Kinshasa et les histoires que les Congolais racontaient sur les Belges. Ces sources-là sont tout aussi importantes pour comprendre l'histoire du Congo.
La Belgique devrait-elle s'excuser pour les excès du colonialisme?
Non. On ne peut pas défaire ce qui a été fait. C'est de l'histoire. De leur côté, les Congolais auraient également des excuses à faire à bon nombre de gens... Par contre, il subsiste depuis les années 60 un silence inexplicable dans les relations entre la Belgique et le Congo. Le cas de la France par rapport à ses anciennes colonies africaines est fort différent. Chaque intervention militaire française dans la région est l'occasion de ranimer le débat. Rien de tout cela, par contre, en Belgique.
Les grandes sociétés minières belges qui ont pillé le Congo devraient-elles verser des indemnités, à l'image des montants versés par certaines compagnies allemandes aux victimes de la seconde guerre mondiale?
Non. Dans l'état de prédation dans lequel se trouve le Congo aujourd'hui, toute indemnisation reviendrait à poursuivre la prédation précédente. Nous avons eu le précédent fâcheux des indemnités de guerre destinées aux anciens combattants de la Force publique. Mon père s'est battu en 40-45 mais il n'a jamais touché d'indemnités. Celles-ci ont atterri directement dans la poche de Mobutu. On pourrait en revanche envisager que la Belgique participe à une mobilisation européenne en faveur du Congo.
La colonisation ne sert-elle pas parfois d'alibi pour excuser les échecs du Congo post-colonial?
À nouveau, il faut distinguer plusieurs périodes. Au moment de l'indépendance, Lumumba a proposé de faire "plus et mieux" que ce que les Belges avaient fait au Congo. Durant la deuxième république, on a vilipendé le colonialisme, jugé responsable des malheurs du Congo. Mais ce serait oublier que Mobutu fut un aussi gros prédateur que Léopold II. C'est à se demander s'il n'a pas été à l'école de Léopold II. Aujourd'hui, les dirigeants congolais sont jeunes et, tragiquement, ils ignorent pratiquement tout de l'ère coloniale. Beaucoup considèrent Stanley comme un brave type. Cette ignorance est très problématique. Car ils s'imaginent qu'avec les Chinois, les Indiens ou les Libanais, ils pourront faire plus et mieux. Ce qui est une grosse illusion.
E L'exposition "Notre Congo/Onze Kongo" se tient du 3 octobre au 30 novembre au Musée BELvue à Bruxelles. Entrée gratuite. Réservation obligatoire pour les groupes: www.belvue.be
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